Ma première bouchée de grillon remonte à un salon parisien fin 2020, sur le stand Jimini’s. Petits sachets aux couleurs pastel, la vendeuse toute souriante, une coupelle qu’on me met sous le pif. J’ai fermé les paupières et j’ai mordu dedans. Le goût ? Une graine passée à la poêle, une texture quelque part entre le biscuit apéro un peu mou et le cracker sec. Ni horrible, ni magique. Six ans plus tard, en 2026, je me suis dit qu’il était temps de faire le point sur cette fameuse révolution qu’on nous promet depuis dix ans — un peu comme quand on teste une interface pendant plusieurs mois avant de rendre son verdict.
Le constat : ça avance, mais pas du tout dans le sens qu’on nous annonçait à la télé.
Le fantasme du « tous accros au criquet demain matin »
Vous avez en tête les articles d’il y a quelques années ? « Le steak c’est fini, place au ténébrion ! » On nous vendait une bascule totale à très court terme. Perso je pense qu’il serait temps d’arrêter avec ces prédictions balancées au bulldozer.
La réalité du terrain : le marché progresse tranquillement, mais la consommation d’insectes entiers reste anecdotique. Les Français ne se mettent pas à manger des bêtes complètes. Une fois entre copains à l’apéro, pour la déconne. Ce qui a vraiment cartonné, personne ne l’avait vu venir : la poudre. La farine d’insecte. L’ingrédient qu’on planque.
Pourquoi la farine a gagné le match contre l’insecte visible
C’est finalement assez évident. Personne n’a envie de tomber sur une paire de pattes au bout de sa cuillère, mais tout le monde avale sans sourciller une barre protéinée gorgée de farine de ténébrion. Deux poids deux mesures ? Un peu. Mais l’industrie agroalimentaire tourne comme ça depuis des lustres.
Le paysage français, qui fait quoi
Le secteur a encaissé des coups. Micronutris, la société toulousaine qu’on présentait comme la référence européenne, a eu des accrochages avec l’administration sur certaines de ses gammes. Ça a laissé des traces. Jimini’s a continué son bonhomme de chemin sur les créneaux apéro, snacking et coffrets cadeaux. Agronutris, elle, a carrément changé de braquet : alimenter la planète à l’échelle industrielle. Rien que ça.
| Marque | Positionnement | Public visé |
|---|---|---|
| Jimini’s | Snacks apéro, produits finis pour le grand public | Curieux et amateurs |
| Micronutris | Produits transformés, parcours réglementaire tumultueux | Grand public, restauration |
| Agronutris | Élevages industriels, protéines pour l’alimentation animale | B2B, industriels |
| Producteurs locaux | Circuits courts, événementiel, ateliers pédagogiques | Restaurateurs, publics locaux |
Le vrai jackpot, il se planque là où le consommateur ne met jamais les yeux : l’alimentation animale. Substituer le soja d’importation (celui qui grignote la forêt amazonienne) par de la protéine d’insecte pour les truites d’élevage, les volailles, les porcs. C’est là que ça brasse du fric pour de bon.
Un vrai dîner insectes, testé en juillet dernier
Le mois passé, un pote me traîne dans un resto parisien qui organise un menu « protéines alternatives » une fois par mois. Six assiettes en tout, dont quatre embarquant de l’insecte sous une forme ou une autre. Mes ressentis à chaud :
- Tartare de bœuf coupé à 20% de farine de grillon : impossible à repérer. Même goût, même mâche qu’un tartare traditionnel.
- Crackers au ténébrion : agréables, dans l’esprit des crackers aux céréales. Sans grande surprise.
- Salade thaï avec ses criquets frits entiers : visuellement, ça reste un cap psychologique. En bouche, c’est croquant, salé, franchement réussi.
- Dessert au chocolat saupoudré de fourmis noires : la belle surprise. Des petits éclats acidulés qui claquent en bouche. Bizarre et vraiment agréable.
Addition à deux : 78 balles. Loin d’être donné. L’expérience justifiait quand même le déplacement.
Le vrai coût du délire
C’est le point qui coince encore. un sachet de 20g de grillons chez un revendeur lambda, ça tourne entre 6 et 9 euros. Au kilo, on grimpe à 300-450 euros. À ce prix, oubliez tout de suite l’idée de remplacer le poulet à 8 euros du kilo. Le mythe de la « protéine pas chère » pour Monsieur Tout-le-monde, il n’est toujours pas là.
Le B2B, c’est une autre histoire. Agronutris et ses homologues européens ont sérieusement compressé les coûts sur la farine industrielle. Ça exige des tonnages énormes et des investissements de dingue, mais l’équation économique commence à s’équilibrer.
Le vrai frein n’est pas dans l’assiette, il est dans la caboche
Je vais le dire cash. La question n’a jamais été celle du goût. Le blocage est mental, point. Voir la bête, réaliser que c’est une bête, se figurer les pattes qui remuent. Pose un criquet grillé devant un gamin français en 2026, il fait la grimace. File-lui des nuggets avec 15% de poudre d’insecte discrètement intégrée, il en réclame encore.
L’écologie : promesse tenue ou joli emballage ?
Les chiffres qu’on nous ressort depuis une décennie sont solides : un kilo de protéine d’insecte, c’est bien moins d’eau, moins de surface, moins de nourriture consommée qu’un kilo de bœuf. Sur le papier, ça écrase tout.
Sauf que.
Il faut nuancer. L’élevage industriel d’insectes consomme de l’énergie, surtout pour maintenir les températures adéquates dans les fermes verticales. Et si tu nourris tes insectes avec des céréales qui auraient pu servir directement à l’humain, tout le raisonnement s’effondre. Les acteurs sérieux travaillent avec des co-produits agricoles, des restes alimentaires, des matières valorisables. Là, l’argumentaire tient debout.
Petite parenthèse sans rapport : entre deux réflexions sur les insectes, je me suis inscrit sur ce casino en ligne pendant les soirées calmes, histoire de tester autre chose. Bref, revenons à nos criquets.
Verdict perso : on tente ou pas ?
Moi je dis oui, mais avec deux conditions. Un : pas de posture morale, pas d’obligation. Tu détestes ? Va sur les lentilles, personne ne va te juger. Deux : privilégier les producteurs européens sérieux, parce que la traçabilité sur ce genre de produit, ça ne se discute pas.
Et clairement, on va tous en manger sans même le savoir dans les années qui viennent, via des ingrédients dissimulés dans des barres, des pâtes enrichies, des chips protéinées. Le train est déjà en marche. Autant apprivoiser l’idée tranquillement plutôt que de la découvrir un soir en déchiffrant une étiquette à la loupe.
FAQ
La vente d’insectes destinés à la consommation, c’est autorisé en France ?
Oui, dans un cadre européen bien balisé. Plusieurs espèces ont reçu leur autorisation « novel food » au niveau de l’UE : grillon domestique, ténébrion meunier, criquet migrateur entre autres. D’autres sont encore en cours d’examen ou ne peuvent pas être commercialisées pour la consommation humaine.
Attention aux allergies ?
Oui, et vraiment. Les personnes allergiques aux crustacés (crevettes, crabes, langoustines) et aux acariens présentent un risque réel de réaction croisée avec les insectes. L’étiquetage est obligatoire sur les produits vendus en Europe. Si vous êtes concerné, on ne rigole pas avec ça.
Ça donne quoi en bouche, concrètement ?
Ça dépend de l’espèce et du mode de préparation. Version grillée, on part souvent sur des notes de noisette, de graine torréfiée, avec parfois une petite pointe de crevette séchée. Rien de choquant ni de désagréable en règle générale. Les versions assaisonnées (paprika, curry, ail-persil) masquent totalement les saveurs originales.
Où mettre la main dessus aujourd’hui ?
Épiceries bio spécialisées, quelques linéaires apéro exotique en supermarché, et surtout la vente sur internet. Les marques françaises et européennes ont proliféré, avec des références qui vont du sachet à grignoter à la farine brute pour cuisiner maison.